DSC_0105

Factures impayées menacent la lumière du progrès

Au Burkina Faso, l’électricité n’est plus un luxe pour les seuls résidents des grands centres urbains. Avec l’objectif gouvernemental d’un taux national d’électrification de 60% à l’horizon 2015, ce «bonheur» se répand aussi sur les zones rurales avec la politique d’électrification rurale sous-tendue par la création du Fonds de développement de l’électrification (FDE). Par interconnexion au réseau de la SONABEL ou à l’aide de groupes électrogènes isolés, l’énergie électrique est aussi une réalité dans le Burkina profond avec des retombées réelles pour l’essor socio-économique de plusieurs communes reculées dans l’ouest du pays.

 

Lors d’un détour à Solenso (Banwa, Boucle du Mouhoun), Bagassi (Balé, Boucle du Mouhoun), Bama (Houët, Hauts-Bassins) ou Sindou (Léraba, Cascades), il ne faut surtout  pas employer, devant un ressortissant, le terme «commune rurale» pour designer ces localités. Ce conseil en vaut bien la peine : «Cette qualification peut être mal reçue et même valoir un accueil cavalier ». Parce que les  quatre (4) villes suscitées, dont deux (Sindou, Solenzo) sont des chefs-lieux de province, revendiquent depuis quelques années leur entière urbanité après avoir été électrifiées dans le cadre du projet électrification rurale. Alors quand l’on sait que l’énergie électrique a longtemps servi à classer les zones entre rurales et urbaines, cette avancée entretenue par le Fonds de développement de l’électrification (FDE) a donc contribué à démystifier le «courant électrique» et la «ville lumière», l’on comprend aisément  l’attitude de ces populations.

 

A Solenzo, par exemple, plus besoin d’envoyer sa veste à Bobo-Dioulasso à plus de deux cents (200) kilomètres ou à Dédougou à cent (100) km pour la rendre propre selon les exigences de ce vêtement: des pressings ont vu le jour depuis 2007 avec l’électrification de la commune intervenue dans la même année. Depuis ce moment-là, les services publics de la ville se sont débarrassés des bonnes vieilles dactylographies pour s’abonner à l’ordinateur c’est-à-dire sonner leur entrée dans l’ère des technologies de l’information et de la communication (TIC).  Cette évolution dans un monde globalisé s’exprime dans des cadres bien équipés de brasseurs d’air et  d’ordinateurs. Grâce à l’électrification de Solenzo, le secteur informel a connu un dynamisme certain avec le foisonnement des ateliers de couture, de coiffure, de mécanique, de soudure, de vulcanisation, etc. « Nous sommes mêmes obligés d’opérer des délestages tournants tous les lundis parce que ces journées sont trop chargées et la capacité du groupe électrogène ne couvre pas les besoins de nos abonnées », témoigne  Antoine Dabira, membre du comité de contrôle de la Coopérative  d’électricité (COOPEL) du chef-lieu de la province des Banwa. De deux cents (200)  au départ,  le nombre des abonnés a été quintuplé pour  atteindre mille (1 000) actuellement. Le nouveau groupe électrogène de 220 KVA (kilovolt ampères) montre déjà « des signe de faiblesse ». Selon M. Dabira de la COOPEL, le décollage économique de la commune est visible à la suite de  son électrification. « Certains habitants veulent ouvrir des boulangeries. Ils ont besoin de 20 à 30 ampères, mais la faiblesse  des  capacités de la centrale électrique  installée actuellement freinent leur élan d’investissement», regrette-il.

 Entre l’étau de la faiblesse de l’offre et les mauvais tours des impayés

 

L’électrification rurale est un tremplin indéniable pour envisager des activités génératrices de revenus partout où elle est rendue possible. Toutefois, ce levier du développement est soumis à des impératifs qui inhibent sa vulgarisation réelle. La faiblesse de l’offre face à une demande de plus en plus forte et les arriérés d’impayés des factures des clients constituent des problèmes majeurs auquel est confronté la COOPEL de Solenzo. Les chiffres fournis par le comité de contrôle illustrent bien ces difficultés de fonctionnement : «Plus de vingt-cinq (25) millions F CFA d’impayés sont dus par l’administration publique principalement indexée comme le mauvais payeur, dont douze (12) millions pour les seuls services de la Santé  ». Presque  tous les services déconcentrés de l’Etat dans la commune de Solenzo ont subi une coupure à cause de la non-satisfaction de la facture.  Le Haut-Commissariat continue de bénéficier d’un sursis car, dit-on, «C’est par là que tous les ordres arrivent ».

Pour éviter de subir les affres des impayés, la COOPEL de Bagassi dans les Balés a décidé de ne pas offrir ses prestations aux services publics. Cette solution s’avère payante : le montant des factures non honorés est sensiblement moindre.

 

A Sindou, une contrainte majeure est venue  véritablement perturber les activités de la coopérative d’électricité au moment où celles-ci ont pris un envol: selon son président Ziélé Coulibaly, une panne survenue sur le réseau électrique  a complètement entraîné la rupture la fourniture d’électricité. La fourniture de l’énergie électrique n’a repris qu’en 2010 au grand bonheur des populations et de la ville de Sindou qui est alternativement alimentée par le barrage en période de crue et par le réseau interconnecté avec la Côte-D’ivoire, via Banfora. A l’image de la COOPEL  de Solenzo, celle de Sindou subit aussi le poids des arriérés de factures impayées par l’administration publique. « Nous avons coupé le courant dans les services déconcentrés. L’Etat nous a demandé de rétablir l’électricité et s’est engagé à payer. Mais rien n’est fait jusque-là. Nous envisageons  d’interrompre encore la fourniture bientôt », avait prévenu Ziélé Coulibaly, président de la Coopel de Sindou.

 

Les sommes dues s’élèvent au total à 1,5 million F CFA par mois dont  un (1) million pour la santé uniquement à Sindou.  Pour un client de cette Coopel, il faut œuvrer avec sagesse dans ce processus pour ne pas que les retards de règlement causés par certains abonnés pénalisent les autres et gâchent leurs affaires. Du côté du ministère de l’Economie et des Finances, l’on soutient que les administrations concernées par les impayés sont celles qui n’ont pas suivies la procédure normale auprès de leur département tutelle avant de souscrire à leur abonnement selon les dispositions de la circulaire N°2009-462/MEF/SG/DGPE du 19/02/2009, portant «Conditions d’abonnement des services publics en eau et en électricité» (Voir encadré). D’où l’absence d’une ligne budgétaire pour le paiement des factures. Des concertations sont actuellement en cours pour résoudre définitivement cette situation.

Un grand brin d’espoir tout de même

 

A la différence des autres villes ci-dessus citées de l’Ouest-Burkina, Bama, commune rurale située à une trentaine de kilomètres de Bobo-Dioulasso ne connaît pas de difficultés de recouvrement: les services publics,  jugés comme mauvais payeurs, y sont très peu représentés.  Cette absence expliquerait   la relative bonne santé financière de la Coopel «Bama Kini» (lumière de Bama en langue locale bobo). Malgré cette embellie, la coopérative accuse tout de même huit (8) millions F CFA d’impayés «qui ne pèsent pas sur le fonctionnement de la structure », selon ses responsables.

 

Les lignes électriques installées par «Bama Kini» s’appuient sur une interconnexion avec le réseau de la SONABEL de Bobo-Dioulasso. Elles ont été mises sous tension en 2004 avec 347 abonnées au départ. Selon le président de la Coopérative, Oumarou Belem, «Bama Kini» compte en fin 2011, mille deux cents (1200) abonnés fonctionnels dans l’ensemble des huit (8) quartiers de la commune dont les vingt-quatre (24) gros consommateurs sont constitués des meuniers , des operateurs de téléphonie mobiles, des organismes de microcrédits.  Il a néanmoins évoqué quelques difficultés liées au cumul de factures. Le président de la COOPEL de Bama se montre par ailleurs compréhensif de certaines difficultés.  «Nous n’avions pas eu de moyens de fonctionnement au départ. Mais cela est peut être dû au fait que Bama a été à l’époque, la première COOPEL interconnectée avec la SONABEL. Souvent les factures nous parvenaient en retard », a-t-il expliqué.

 

Malgré les contraintes énumérées, les dirigeants de la COOPEL de Bama exhortent l’Etat Burkinabé, « à poursuivre   sa politique d’électrification rurale  dans le Faso profond ». « Nous savons que d’autres ruraux souffrent par manque d’électricité. Si la COOPEL de Bama avait la possibilité de les aider, elle le ferait car trois 3 villages environnants sont éclairés sur les 21 que compte la commune. Nous encourageons l’Etat à tout faire pour accélérer cette politique d’électrification rurale. Nous saluons ce qui a été déjà  réalisé et témoignons notre reconnaissance au Fonds de développement de l’électrification  (FDE) et la Coopération danoise, le partenaire financier » a indiqué Oumarou Bélem, président de la Coopel.

 

Le maire de Bama, Salia Sanou, a embouché la même trompette, pour se réjouir des activités économiques qui ont «inondé» sa commune après l’électrification.  Des studios photos, des stations d’essence, des boites de nuit, des pharmacies ont contribué  à changer positivement le visage de sa cité qui n’a plus grand-chose de rurale et à accroître son produit local brut (PLB).  Il exprime toute sa joie de savourer «la lumière chez lui» avec toutes les facilités offertes : suivre les informations, charger son téléphone portable et ne plus se déplacer à Bobo-Dioulasso pour acquérir du matériel  de menuiserie métallique (charrue, charrette, chaise), etc.

 

Mahamadi TIEGNA

camerlingue78@yahoo.fr

ENCADRE

Circulaire N°2009-462/MEF/SG/DGPE du 19/02/2009 à tout Président d’institution, tout Ministre portant conditions d’abonnement des services publics en eau et en électricité

« Dans le cadre de la rationalisation des dépenses de fonctionnement au sein de l’administration publique, un certain nombre de mesures ont été prises concernant plusieurs catégories desdites dépenses. La présente circulaire fixe les conditions d’abonnement en eau et en électricité. Pour ce faire, les conditions suivantes doivent guidées les procédures d’abonnement aux services ci-dessus énumérés.

Tout abonnement en eau et électricité d’un service public doit être autorisé par le Ministre de l’Economie et des Finances.

Toute demande doit être introduite par le premier responsable du ministère ou de l’institution du service bénéficiaires. La demande d’abonnement doit être accompagnée d’un devis estimatif et de l’adresse urbaine et domaniale du service bénéficiaire (nom ou numéro de la rue, numéro de la porte, numéros de la section, du lot et de la parcelle). 

Les abonnements au téléphone sont accordés à tous les services de l’Etat quelle que soit leur situation géographique.

Les abonnements en eau et en électricité sont accordés aux services de l’Etat situés dans les chefs-lieux de régions et de provinces à l’exception des services du Ministère de la Santé, des Régies de recettes et de dépenses, des postes frontaliers du Ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation pour lesquels les abonnements sont accordés quelle que soit leur situation géographique.

Les abonnements en eau et en électricité ainsi que les factures de consommation y relatives des services du ressort des collectivités territoriales ne sont pas pris en compte par le budget de l’Etat.

Je vous saurai gré des dispositions que vous voudrez bien faire prendre pour le respect strict des dispositions de la présente. »

Le Ministre de l’Economie et des Finances, Lucien Marie Noël BEMBAMBA